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 #1 VWAYAJ / VOYAGE 

Produits sociaux de la faculté du langage et ensemble de conventions nécessaires, adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus (Saussure), les langues rapprochent les hommes, tout comme les passions avant elles. Sur les plantations, dans les mines, dans les ateliers, maîtres et esclaves ont dû communiquer, mais c’est en voulant se rapprocher de ses pairs que l’esclave a inventé le créole. Et depuis, toutes les fois qu’un homme ‘’prend langue’’ avec un homme en embrassant à pleine bouche les mots de l’autre, il crée créole.  Le créole est la preuve que la diversité est féconde et que le salut des égarés  n’est possible que dans cet ensemencement des lieux que l’écrivain Haïtien-Québécois Joël Des Rosiers appelle métaspora.

Ainsi, les cultures créoles ont toutes les langues du monde pour s’exprimer. Et pour répondre à ceux qui lui demandent pourquoi elle n’écrit pas en créole, Emmelie Prophète souligne dans une entrevue inédite : on écrit dans la langue qu’on a appris à lire.  Comme l’a bien compris le mouvement de la Créolité, il faut désaliéner (sens phénoménologique du terme) le créole, comme il a fallu désaliéner le nègre (Peau noire et masques blancs, Frantz Fanon, 1952). S’il existe une sensibilité créole, propre aux cultures de peuples, pour la plupart d’anciens colonisés, ayant forgé une langue au creuset de celle de l’envahisseur (dans notre cas le français) et de celles des colonisés (marcorix ou autres langues autochtones, fon ou autres langues africaines, espagnol, français, anglais, ou autres langues européennes) , s’il existe une vision du monde créole, s’il existe une esthétique créole, s’il existe une vérité intérieure, une conscience commune créole, nous pouvons l’exprimer dans la langue qui nous convient le mieux, puisque les langues n’ont pas de peuple, ce sont les patries de tous.

Les cultures sont beaucoup plus définies par leurs langages que par leurs langues. Ainsi Joël Des Rosiers découvre en Lautréamont, un poète Créole (personne de race blanche, née dans les pays tropicaux à colonisation européenne et esclavage africaian. Ce qui nous amène à nous demander qu’est-ce qu’un Créole aujourd’hui ? Suffit-il de parler créole ? Suffit-il d’avoir pris naissance dans une ancienne colonie tropicale et d’avoir été nourri de cultures créoles ? En quoi Magloire St-Aude est-il un poète Créole ? Qu’est-ce qu’un artiste Créole ?  

Au-delà des problèmes de (re)définition du Créole, donc d’identité, persiste une constante : le créole naît de la rencontre. Donc, si je suis Créole par hasard, je peux aussi le devenir par choix. Proposons au monde cette alternative : devenir Créole ; illustrons-la sans être frappés d’exotisme ni de folklorisme, sans être aliénés. Car nous croyons, avec Hannah Arendt, que « le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue » (Vies politiques, 1974).

Et parce que, comme le souligne Glissant, les cultures créoles sont nées de la Traite, le premier numéro de la revue tourne autour de la thématique du Voyage. Les hommes ont toujours voyagé. Cette thématique a été mille et mille fois débattue, il est vrai. La 4ème édition du Congrès des Écrivains de la Caraïbe à l’hôtel Creole Beach au Gosier (Guadeloupe) lui a été consacrée en 2015. Eh, Oui! Les Créoles forment une diaspora vieille de quatre siècles… et même plus, puisqu’ils sont nés de la rencontre des langues et des peuples. Les lieux que nous habitons sont « meublés d’odeurs, de goûts, d’un talisman, d’un nom » (Anne Michaels), ils sont devenus nos patries intimes. Réciproquement, ce que nous appelons mon pays peut aujourd’hui devenir la patrie d’un autre, étrange étranger, qui n’a apparemment rien à voir avec nous. Haïti est aujourd’hui beaucoup plus un symbole pour le monde qu’une patrie pour bon nombre d’Haïtiens… qui semblent vouloir le fuir comme la peste et s’échouer par tous les moyens dans les aéroports américains (Brésil, Canada, Chili, États-Unis, Équateur, Mexique, etc.)

Parlant de voyage, instinctivement nous pensons à l’Iliade et à l’Odyssée d’Homère, c’est-à-dire à ceux qui partent de chez eux et à ceux qui reviennent vers l’alma mater. Qu’en est-il de ceux qui nous viennent sous forme de missions spéciales de l’ONU (MINUSTAH), de professionnels de l’humanitaire (ONG) accourus à nos chevets, d’experts coopérants, « spécialistes de l’expertise, comme ils disent » (Jean d’Amérique) qui se proposent de renforcer nos capacités en gouvernance de système public, ou tout simplement de touristes en mal de sensations fortes et de dépaysement, et qui vont se mêler à nous, nous brasser, embrasser, nous embarrasser ? On oublie souvent que les gens habitent quelque part…

Et parce que le voyage déplace l’espace et le temps, parce que sur la route on se révèle (à) soi-même, parce qu’un imaginaire du monde peut être très lié à l’immobilité, à sa digestion (Chamoiseau), le premier numéro de la revue Do-Kre-I-S met en route une mécanique pour tenter de capter le côté créole du monde et le faire voyager.

DO KRE I S se veut une plateforme permettant aux créateurs et scientifiques des cultures créoles de se regarder, de se découvrir singuliers ou pareils, donc humains. Comme le jeu qui consiste à lancer et attraper un osselet en alignant et en ramassant à l’aveuglette quatre autres osselets lancés comme des dés au sol, nous proposons au lecteur un cheminement, le squelette de la revue.

DO : comme dominos. Jeu d’idées qui se suivent de manière logique. Ici, le réel exploré (observé, expérimenté), étalé sur le dos dans des articles qui proposent un voyage à travers l’art contemporain d’Haïti. D’abord la question de l’autorité discursive sur cet art, puis l’exploration de certains mouvements comme Atis Rezistans,  le réalisme merveilleux... 

KRE : parce qu’il faut creuser pour créer, même à partir du vide, du creux. Là, invitation au voyage au bout de l’imaginaire, où le réel perd pied et s’éclate en de nouvelles humanités dans des œuvres de fiction venues du monde entier. Ici et là quelques articles pour une nouvelle cosmogonie contemporaine valorisant mieux « ce lien de sang, de parenté et d’énergie » qui hante le Centre et la périphérie, les villes et les pays-en-dehors, lien que l’on pourrait retrouver aussi entre les pays développés et les pays dits en voie de développement, le Nord et le Sud, pour une nouvelle définition de la géopolitique du monde afin de sortir du chaos.

I : comme dans Illustres. Portraits et entretiens de personnalités créoles les unes plus illustres que les autres : Antonio Joseph, le premier étudiant du mythique Centre d’Art de Port-au-Prince; Tessa Mars, maitre du Mix Media; Mélanie Pérès, nouvelle voix mauricienne; Yannick Durhone, le street art comme une façon d’apprécier le lieu que nous habitons; Amanacer, hantée par Agwe. Et comme les petits brasseurs de la ville sont souvent plus illustres que les grands, Kolektif 2D donne à voir des photos très claires de nos compatriotes buscando la vida en République Dominicaine, comme quoi entre partir et rester : problèmes.

S : comme une marque du pluriel dans beaucoup de langues. Parce que nous sommes légion et qu’il faut un peu de tout pour faire un monde, vous y trouverez des notes de lecture, des récits de voyage, des comptes-rendus d’évènements réalisés dans des régions créolophones du monde, des travaux sur les créoles et leurs expressions, etc. Si la voix de Karl Bègue s’élève pour une poésie créole à la Réunion, en Haiti celle de Manno Ejèn tente d’en définir les contours enroulés…

DO KRE I S, les quatre faces de l’osselet autour duquel fléchit et s’étend le membre de la plupart des mammifères à quatre pattes. DO KRE I S, organe international charnière des cultures créoles.

Le créole témoigne à sa manière de l’humaine condition. Écoutons-le.

Evains Wêche

 PARTICIPENT AU VWAYAJ... 

Haïti

André Eugène ; Antonio Joseph ; Barbara Prézeau ; Bergson Cardiff Laguerre ; Caymitte Woodly (Filipo) ; Darline Gilles ; Dieulermesson Petit Frère ; Don Carmelo ; Emily Bauman (Amanacer) ; Evains Wêche ; Evelyne Trouillot ; Fabienne Douce ; Frankétienne ; Fred Edson Lafortune ; Gilberson Cyprien ; Guy Régis Junior ; Guy-Gérald Ménard ; Illéus Papillon ; James Noël ; Jean D’Amérique ; Jean Dany Joachim ; Jean Erian Samson ; Jean Francisco Silva ; Jean Marie Théodat ; Jean Robert Alexis ; Jeudi Inéma ; Junior Borgella ; Katelyne Alexis ; Kévens Prévaris ; Léo D. Pizo Bien-Aimé ; Louise Perrichon ; Lovelie Milfleur ; Maksaens Denis ; Manno Ejèn ; Midi Jose ; Nathalie Jolivert ; Patrick Elie (Konbatan) ; Moles Paul ; Pierre André Gilles ; Frantz Samuel Suffren ; Sterlin Ulysse ; Stevens Azima ; Syndia M. Louis ; Tessa Mars ; Watson Charles ; Wendy Desert.

 

Ile Maurice

Achille Jacques ; Christine Lucain ; Lisa Ducasse ; Michel Ducasse ; Nicolas Christopher Babet ; Umar Timol ; Yannick Durhone

 

Madagascar

Griotte Saddier ; Johary Ravaloson

 

La Réunion

André Robèr; Bernard Grondin; Catherine Boudet; Catherine Panot; Jack Beng-Thi; Karl Bègue; Lolita Monga; Nicolas Robert; Sophie Boisson; Teddy Afare-Gangama

 

Seychelles

Georgette Larue ; Maggie Faure-Vidot ; Marie Flora Ben David ; Vénida Marcel

 

Martinique

José Marie Rose ; Suzanne Dracius ; Yv-Mari Séraline

 

Guadeloupe

Dory Sélèsprika; Joël nankin; Thierry Malo (TiMalo); Yasmyn Camier

 

France

Cati Roman ; Hélène Bléhaut

 

Allemagne

David Frohnapfel

 

Royaume-Uni

Leah Gordon

 

Belgique

Arnaud Delcorte